Sois, le petit prince
Par Lohey, mercredi 4 avril 2007 à 21:38 :: allégories :: #5 :: rss
A côté de sa fleur se trouvait une émotive. Elle était assise, attentionnée, regardait la fleur, la sentait, l'écoutait, la touchait, l'embrassait.
- C'est ma fleur, je l'ai apprivoisée !
Le petit prince s'inquiétait pour sa rose. Il en était responsable.
L'émotive se tourna vers le petit prince, attentionnée, le regarda, le sentit, l'écouta respirer fort, lui prit la main et l'embrassa sur le nez.
- Mais comment peux-tu... ? Ton attitude est contraire à tous les rites ! Tu ne m'apprivoiseras pas ainsi ! Il faut procéder par étapes !
- Bonjour, j'ai beaucoup entendu parler de toi. Je ne te connais pas. Tu reviens de la terre, n'est-ce pas ?
- Mais comment peux-tu... ?
Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois qu'il l'avait posée.
- Mais comment peux-tu ? insista le petit prince.
- Je peux parce que je suis.
- Je ne comprends pas !
- Beaucoup d'hommes de la terre croient « je pense donc je suis ! ». Il me semble qu'ils t'ont appris à penser l'amour, à penser ta relation aux autres, mettre tes images sur la vie, mettre des rites, mettre des mystères.
- Tu te trompes. C'est un renard qui m'a appris.
- Les renards sont rusés.
Le petit prince ne se rendit pas compte que son regard changea, sa peau changea, sa respiration changea, son écoute changea. L'émotive le perçu et continua :
- Les penseurs aussi sont rusés, à leur insu. Les penseurs ont peur. Ils sont dans un piège. Les penseurs ne peuvent pas voir leur prison alors ils inventent des concepts pour expliquer leur peur. Ils inventent des mystères et des relations compliquées pour expliquer pourquoi ils ont peur de regarder un autre regard, de toucher une peau, d'aimer. Ils ont peur des conséquences d'être et ils ont fait un monde de justifications de leurs peurs. Comprends-tu ?
- Non.
- C'est important que tu ne comprennes pas. Si tu comprenais, je n'aurais rien à t'apprendre et je ne pourrais rien t'apprendre... Tu sais, les penseurs n'écoutent pas. A la place, ils cherchent toujours à comprendre. Et ils font tout pour comprendre, pour penser ce qu'ils entendent afin que ça rentre dans leur moule de pensées. Ils ont besoin de penser pour être, c'est leur loi : « je pense donc je suis ». Si jamais ils étaient eux-mêmes, avant de penser, ce serait terrible pour eux. C'est impensable pour eux, alors ils ne peuvent pas être.
Le petit prince écarquilla les yeux, pinça ses lèvres et se gratta la tête. L'émotive sourit.
- Que ressens-tu ?
- Heu... Tu n'es pas méchante.
L'émotive remplit l'air d'un rire ridicule. Pourtant elle riait de bon coeur.
Le petit prince eut un très joli éclat de rire. Il riait de bon coeur.
L'émotive replia son poing devant son visage puis tendit avec grâce son bras devant elle, ouvrant sa main généreusement. L'astéroïde B612 se remplit alors de fleurs, partout. Puis elle interrogea le petit prince :
- Que vois-tu ?
- Je vois tout un tas de roses qui ne sont pas apprivoisées. Elles ne sont rien, elles sont vides. Elles ne sont pas aussi belles que ma fleur, elles ne sentent pas pareil. Tu sais, avant je voyais avec mes yeux, maintenant je vois avec mon coeur, je vois l'invisible. Dans mon coeur, il n'y a rien pour toutes ses roses, elles ne comptent pas. Ma fleur a une valeur inestimable, je lui ai donné beaucoup de mon temps et j'en suis responsable.
- Alors, lorsque tu regardes cette fleur, ça n'est pas elle que tu vois. Tu vois ton propre coeur. Tu te vois toi-même. Tu vois ce que tu penses de cette fleur. Tu as mis ton drapeau sur cette fleur et tu en es fier. Le temps que tu as passé avec elle, tu ne le lui as pas donné, tu le lui as vendu contre son amitié. Cette fleur représente tout ce que tu as fait pour elle. Cette fleur représente ta gloire, ta bonté, ta beauté. Cette fleur représente tout ce que tu penses de bien de toi. Puisque tu as apprivoisé cette fleur, alors tu as fait beaucoup de bonnes choses. Cette fleur est ton miroir. Un miroir où tu ne vois que ce que tu veux voir de toi, ta capacité à avoir des amis, à être aimé, à être quelqu'un de bien. Attention, c'est ça que t'a appris le renard, pour qu'il ne soit plus seul dans ses peurs. La plus belle poésie peut représenter la plus impensable des rationalisations. Je connais un corbeau qui pourrait te l'assurer.
Le petit prince fronça les sourcils. Il pensa répondre à tant d'insolence mais ce qu'il venait d'entendre était exactement ce qu'il y avait dans son coeur. Il le ressentait. Et puis il fixait le regard de l'émotive et ses yeux contenaient une tendresse infinie. Les mots qu'elle prononçait étaient très durs et pourtant ses gestes et ses expressions les entouraient de tant d'attention, de douceur. C'était bouleversant. Il était évident qu'elle n'était pas méchante.
- Maintenant, perçois chacune de ces fleurs, proposa l'émotive.
Le petit prince se mit accroupi, colla presque le nez à la fleur la plus proche et l'observa avec concentration.
- Que dois-je voir ? pensa-t-il.
Le petit prince ne renonçait jamais à une question, une fois qu'il l'avait posée. Ainsi, il tourna en boucle, dans sa tête, se répétant à lui-même cette même question incessamment...
- Non, tu penses encore, l'interrompit l'émotive. Ne sois pas concentré, sois attentif. Celui qui se concentre, ferme ses sens. Celui qui est attentif, les ouvre. Sois toi-même et perçois qui est la fleur. Ne dis rien. Sois avec chacune des fleurs.
Toute la journée le petit prince rampa au milieu des fleurs, les sentit, les toucha. Tantôt il les regardait d'en haut, tantôt s'allongeait à leur côté. Afin de prolonger la journée, il s'arrangea pour se déplacer dans le sens inverse de rotation de sa planète. Puis il décida de s'arrêter. Il regarda les couleurs des fleurs arrosés du soleil couchant. Il se leva, sauta dans les bras de l'émotive et lui dit, enthousiaste :
- Toutes les fleurs sont magnifiques ! Elles sont toutes différentes ! Je peux remplir mon coeur de la beauté de chacune quand je la regarde et seulement au moment où je la regarde. Celle-ci a un pétale de plus que les autres. Celle-ci est plus claire, celle-là plus foncée. Et leur couleur est différente si la fleur est entre moi et le soleil ou si je suis entre la fleur et le soleil. Elles ne sentent pas toutes pareil et maintenant, c'est davantage qu'une idée. Elles ne sentent vraiment pas pareil. Celle-là, là-bas, a un pétale abîmé et c'est mignon. Celle-ci, ici, montre ses racines. Cette autre est timide et reste un peu fermée. Avec le soleil couchant, leur odeur change encore, leur couleur aussi, leur forme, leur humidité. Elles ne répondent pas toutes la même chose à la lumière ou à la pression de mon doigt. Elles sont si belles. A chaque seconde, chacune me donne quelque chose.
L'émotive sourit, serra le petit prince dans ses bras, longuement. Le reposa sur la planète, qui n'était dorénavant plus la sienne, et lui caressa le visage.
Le petit prince comprit et sa gorge se noua. Quelques gouttes de son océan intérieur troublèrent sa vue.
- Je suis triste, renifla le petit prince.
- Sais-tu la source de ta tristesse ?
- Je suis triste parce que tu vas partir maintenant.
- Si tu penses ce que tu ressens, ce que tu vas trouver est illusoire. Ton sentiment ne renonce jamais à une question, une fois qu'il te l'a fait ressentir. Quand un sentiment vient à toi, ne fuis pas vers l'extérieur, regarde le avec courage, en toi. Alors il aura joué son rôle, dans tes actes il aura sa réponse et n'aura plus lieu d'être. Sois attentif à ta tristesse avec ton être entier, comme tu l'as été avec les fleurs.
Le petit prince baissa les yeux, respira profondément. Sa gorge se dénoua. Puis il replongea son regard dans l'intensité de celui de l'émotive.
- Je suis triste pour ne pas garder une image de toi. Je suis triste pour t'aimer telle que tu es. Je suis triste pour ne pas t'apprivoiser, pour te laisser libre. Je suis triste pour être libre. Je suis triste pour pouvoir mourir à ce que je viens de vivre et savoir, demain, le revivre neuf, peut-être avec toi, peut-être sans toi.
Le petit prince fouilla dans sa poche, sortit la caisse, la posa au sol et l'ouvrit. La muselière ne tenait pas, alors le mouton fut libre. Le petit prince regarda le mouton gambader parmi les fleurs, puis se tourna vers l'émotive et lui dit :
- Dans le désert, j'ai trouvé un ami. C'est lui qui m'a donné ce mouton. Il avait pensé à l'attacher. Je trouvais que c'était une drôle d'idée d'attacher un mouton. Ce serait une drôle d'idée de s'attacher, toi et moi, l'un à l'autre, n'est-ce pas ?
Le petit prince fit une longue pose, projeta son rire dans le ciel et reprit :
- Je ne suis plus triste. Je suis. Je t'aime. Et je voudrais te poser une question.
- Je t'écoute.
- Es-tu une grande personne ou une enfant ?
- Ni l'une, ni l'autre.
- Comment est-ce possible ?
- Je suis, donc je peux. Je suis...
Ce texte a été modifié, dans le cadre de la licence "Art Libre", par Antoine Moreau et j'adore le talent qu'il a ajouté à mes mots... Tu peux aller lire « Ronfle le petit mince ».
Copyleft Lohey 2007 - Photographies de Lohey : "Caresse" et "Rencontre"
~ Commentaires ~
1. Le dimanche 29 avril 2007 à 22:09, par Volkanity
2. Le dimanche 3 juin 2007 à 20:27, par Volkanity
3. Le mercredi 13 juin 2007 à 01:05, par volkanity
4. Le jeudi 14 juin 2007 à 00:19, par volkanity
5. Le dimanche 5 août 2007 à 14:39, par Lilou
6. Le mardi 7 août 2007 à 20:32, par Tàri
7. Le dimanche 12 août 2007 à 14:17, par Tàri
8. Le vendredi 4 avril 2008 à 19:29, par samira
~ Ajouter un commentaire ~