LOSTH
Par Lohey, vendredi 6 avril 2007 à 17:52 :: oeuvres :: #6 :: rss
I
Sitron sourit. Il souriait toujours à la vue d'une jolie femme. Cette fois-ci, il dut même faire un effort pour ne pas exploser de rire tellement la jolie femme en question lui plaisait. Il évitait en effet les démonstrations d'hilarité exagérées, car il n'est guère convenable d'être hilare lorsqu'on est présenté à une femme. Surtout quand elle est jolie.
Le jeune homme, souhaitant faire bonne impression à l'occasion de cette première rencontre, fit même en sorte que son sourire ne se remarque pas (le sourire non forcé étant, c'est bien connu, une marque flagrante de mauvaise éducation). Pour cela, il suffit de ne pas sourire avec les lèvres. Les oreilles firent très bien l'affaire, présentant l'avantage d'être masquées par des mèches de cheveux mi-longs et jaune-citron.
– Sitron, lui dit Kramoizy, son ami et collègue de bureau, sur un ton amical et néanmoins bureaucratique, vois cette jolie femme que je te présente.
– Je la vois, répondit Sitron, le plus sérieusement possible, en prenant soin de rabattre discrètement quelques mèches sur ses oreilles.
– C'est Violassée, notre nouvelle chef.
Sitron prit un air légèrement perplexe le temps de se demander comment une aussi jolie femme pouvait porter un prénom aussi laid.
– La vie est pleine de paradoxes tous plus paradoxaux les uns que les autres, se dit-il. Et cela ne la rend que plus intéressante.
Puis, heureux d'avoir trouvé une réponse rationnelle à sa question existentielle, il remit son air de légère perplexité là où il l'avait pris, l'échangea contre un air profondément honoré, de circonstance, et se tourna vers Violassée. Il se mit à genoux et baisa les pieds de sa supérieure hiérarchique, comme il convient d'agir quand on souhaite faire bonne impression et assurer son avenir professionnel au sein de l'entreprise.
– Vous êtes audacieux, Sitron, fit remarquer Violassée. C'est un vilain défaut...
Elle dévisagea un instant le jeune-homme, à qui la vue en plongée allait assez bien, mettant en valeur ses beaux cheveux jaunes et acides. Elle aurait bien aimé pouvoir observer le profil de Sitron, afin de se faire une idée plus précise de la psychologie du personnage, mais il se tenait devant elle, toujours à genoux, et elle n'osa pas faire les quelques pas de côté nécessaires à la mise en pratique de cette observation.
– Enchantée tout de même, reprit-elle pour mettre fin à un silence pesant, légèrement troublée par le regard de son interlocuteur, trop insistant à son goût.
Puis son visage se figea, tandis que la lumière se faisait dans son esprit. Elle se rendit compte qu'elle n'avait absolument aucune raison d'être troublée par un vulgaire employé de niveau 1 tel que Sitron.
– La patronne, c'est moi, rappela-t-elle, s'adressant en apparence au jeune homme, mais en réalité à elle-même, et dans le but de se rassurer au sujet de son utilité dans ce monde.
Elle fit demi-tour, quitta le bureau et en claqua la porte avec une grâce non-dissimulée, qui fit pouffer de rire Sitron, visiblement à bout.
– Elle est charmante... confia-t-il à Kramoizy en se relevant, sa position à genoux au milieu de la pièce n'étant plus justifiée.
– Tu lui as fait très bonne impression, mon cher Sitron ! s'exclama son ami. Ton avenir professionnel au sein de l'entreprise est assuré, crois-en ma vieille expérience !
Kramoizy avait déjà vingt-trois ans et demi, soit six mois de plus que son jeune collègue inexpérimenté.
– J'ai d'autres projets... murmura Sitron, un oeil dans le vague et l'autre fixé sur Kramoizy.
Celui-ci le regarda, apparemment étonné. Et ce n'était pas qu'une apparence ; il était effectivement très étonné.
– ???, articula-t-il. Que veux-tu dire ? Je sens que tu n'as encore pas compris grand-chose à la vie, pauvre imbécile.
Kramoizy avait pour habitude de parler franchement. C'était un vilain défaut, mais c'était le seul qu'il avait, alors on le lui pardonnait assez facilement, même dans son milieu professionnel, qui n'avait pourtant pas la réputation de faire de cadeaux. Kramoizy, malgré son jeune âge, avait déjà tout compris à la vie : il préparait en effet son avenir professionnel d'une manière particulièrement prometteuse, ayant assimilé très tôt le fait que le reste n'avait aucune importance.
– Elle me plaît, cette Violassée... osa insinuer Sitron, un peu décontenancé devant l'attitude de son ami.
Kramoizy secoua la tête. Il était très ennuyé. On est toujours très ennuyé quand on a affaire à quelqu'un qui ne comprend rien à la vie.
– Je vais t'expliquer, mon petit Sitron, mais il va falloir te montrer très courageux.
Son petit Sitron, en l'occurrence, avait à présent perdu toute contenance et toute confiance en lui. S'il avait été présenté à ce moment-là à une jolie femme, il se serait probablement mis à pleurer, tout honteux d'être encore, à son âge, sensible à ce genre de choses.
Il renifla un grand coup, retenant ses larmes, et se prépara à boire les paroles de Kramoizy. Pour cela, il ouvrit grand la bouche, et ferma petit les yeux. Cette méthode de concentration lui semblait être la plus appropriée à la situation. Kramoizy, tout fier d'être écouté avec autant d'attention, fit un grand geste avec le bras pour optimiser la crédibilité de son discours, et se lança :
– Vois-tu, mon cher petit Sitron, il y a dans la vie un certain nombre de détails qu'il vaut mieux connaître afin d'éviter les pièges que l'existence réserve à ceux qui ne savent pas quel pied mettre devant l'autre.
Il s'arrêta un court instant, pour laisser le temps à son interlocuteur de noter toute la pertinence de cette phrase d'introduction. Sitron rouvrit un œil, admiratif, mais il le referma aussitôt en voyant que la suite arrivait. Sa bouche, toujours ouverte, ne souffla mot.
Là, Kramoizy se lança sans pitié dans un long monologue auquel personne n'aurait rien compris de toute façon, pas même Sitron, et ce en dépit de l'état de concentration maximale dans lequel il se trouvait. Ceci n'eut d'ailleurs aucune importance, le fait d'être compris n'étant pas du tout le but du discours. Kramoizy avait juste souhaité être écouté, but plus modeste, mais autant se concentrer sur les choses qui en valent réellement la peine. Il fut écouté, et, une fois son temps de parole écoulé, il fit donc demi-tour, l'esprit en repos et rempli d'une satisfaction intense.
Il avait clairement l'intention de planter là Sitron, et allait quitter le bureau, lorsque le jeune homme le rappela. Entre temps, ce dernier avait retrouvé son état normal, c'est-à-dire confiant, sûr de lui et dynamique.
– Oh là, l'ami ! s'écria-t-il. Le peu que j'ai compris de tes paroles me persuade qu'elles sont erronées. N'as-tu jamais entendu ce vieil adage qui dit que « la vie ne vaut d'être vécue sans amour » ?
Kramoizy se retourna, visiblement outré. Il pointa en direction de Sitron un index accusateur et digital. Cet index tremblait, ou plutôt vibrait, mais il parvint tout de même à articuler ces quelques mots, ce qui est déjà très bien pour un index pas encore majeur :
– Foutaises que tout cela !
Vestiges d'une époque qu'il nous faut renier,
Ces mots n'ont plus de sens, il faut les oublier !
Kramoizy lui coupa la parole pour ajouter, dans une prose plus ordinaire :
– Le taf, c'est moi qui t'le dis, p'tit gars, y'a rien de mieux !
Puis, saisi d'une inspiration soudaine :
– Te prends donc pas la tête
Avec toutes ces idées abstraites,
Ne garde qu'une pensée en tête :
Le boulot, ça c'est chouette !
Son index lui lança un regard méprisant et moqueur, n'appréciant apparemment pas les vers en « ette » de son propriétaire. Vexé, Kramoizy laissa tomber ici sa carrière de poète, et conclut simplement en récitant un passage du Livre Omniscient et Sain des Travailleurs Humains, dogme dominant chez les humanoïdes lobototionnés en tout genre depuis déjà quelque temps :
– Une seule chose compte ici-bas : assurer son avenir professionnel au sein de l'entreprise. Et, accessoirement, gagner du fric et faire fructifier son capital. C'est dans la Genèse, précisa-t-il à l'intention de Sitron, dont il connaissait les lamentables lacunes idéologiques.
En entendant ça, le jeune homme se mit à pleurer à chaudes larmes. Tous ses rêves naïfs, ses espoirs utopiques, s'effondrèrent en un instant, avec fracas, provoquant dans le bureau un désordre total. Il se rendit compte à quel point Kramoizy avait raison, comme tous les autres, à quel point il était vain de lutter contre la force des choses, à quel point il était seul, seul contre une évidence qui avait depuis bien longtemps réuni tous ses pairs : la seule chose qui compte est d'assurer son avenir professionnel au sein de l'entreprise.
Kramoizy, suivant un code de l'amitié bien défini, l'avait abandonné à son triste sort, afin qu'il puisse ruminer tranquillement ces sombres pensées et en tirer un enseignement.
Sitron finit par s'apercevoir qu'il était seul dans la pièce, en train de pleurer. Il est absurde de pleurer si on n'a personne avec soi pour plaindre et consoler, c'est évident. Et puis, de toute façon, ses chaudes larmes commençaient à refroidir sérieusement. Il sécha donc ses yeux, s'assit à son bureau d'employé de niveau 1, se dit qu'il serait temps de passer au niveau 2 afin d'assurer un début d'avenir professionnel. Kramoizy, lui, était déjà employé de niveau 2.
Tout cela lui fit penser à Violassée, et il poussa un profond soupir de désespoir en s'apercevant qu'il venait de tomber amoureux d'une être humaine. Sa supérieure hiérarchique, qui plus est.
– Quelle horreur ! se dit-il. Jamais je ne me serais cru aussi faible !
La situation était effectivement très critique. Sitron eut une courte crise de mélancolie, ce qui, après-coup, l'étonna beaucoup. Il se rappela les douces paroles de sa mère, dans les berceuses qui précédaient ses nuits d'enfant innocent et heureux : « N'oublie jamais d'assurer ton avenir professionnel au sein de l'entreprise, non, n'oublie jamais... »
– C'est étrange, remarqua-t-il avec amertume, comment se fait-il que je n'aie pas été lobototionné aussi bien que les autres, alors que ma mère a toujours tout fait pour mon bonheur ?... Je ne suis pas normal ; je me pose sans cesse tout un tas de questions absurdes et inutiles, alors que tout devrait être si simple... Assurer son avenir professionnel.
Ses parents avaient pourtant été très en phase avec leur époque. Ils s'étaient toujours intéressés aux derniers courants de pensée à la mode, et les avaient adoptés chaque fois avec ferveur. « Il est indispensable, disaient-ils avec sagesse, de penser et de faire comme les autres. Sans cela, l'insertion dans la société est impossible, et le bonheur en devient inaccessible. »
Sitron pensa qu'il aurait bien aimé avoir sa famille aujourd'hui à ses côtés, pour pouvoir lui demander conseil, encore une fois. Mais un être humain normalement lobototionné n'avait plus besoin de ses parents à partir de vingt-deux ans et trois mois. C'était la loi. Sitron ne les voyait donc plus depuis neuf mois. Bizarrement, ils lui manquaient un peu.
– Il a dû y avoir une erreur de calcul durant le processus de mon lobototionnement...
Il tenta un instant de réfléchir objectivement, de comprendre à quel moment il avait bien pu se retrouver hors des chemins tracés, sûrs et rassurants qui permettent à ceux qui les suivent fidèlement d'accéder à un bonheur simple et sain, à cette existence paisible et laborieuse à laquelle aspirent tous les Travailleurs Humains Lobototionnés.
Pourquoi avait-il tant de mal à se reconnaître dans leurs valeurs ? Pourquoi se sentait-il si différent, tout en sentant qu'eux, et eux seuls, avaient raison ? Enfin, pourquoi cherchait-il désespérément quelque chose d'autre, ailleurs ?... Et où ? Et quoi ?
Violassée... Il soupira, transi d'un amour pur et fiévreux. Dangereux, aussi, sans doute. Cela, il le pressentait, sans savoir pourquoi. Violassée... C'était elle, ce « quelque chose d'autre, ailleurs ».
Comment peut-on s'appeler Violassée et se permettre d'être aussi jolie ? Cette pensée le fit sourire, sourire qu'il ne chercha pas, cette fois, à dissimuler. Son esprit s'était laissé envahir par des images enchanteresses contre lesquelles il ne tenta pas de lutter. Au contraire, il fit revivre dans sa tête, avec délice, chaque seconde passée en présence de la jeune femme, chaque parole, chaque regard échangés, et en inventa d'autres, ceux qui manquaient, ceux qui auraient été nécessaires à la perfection de l'instant.
Il s'évadait, en rêve, oubliait le cadre trop réel, trop contraignant, du bureau, de l'entreprise, de sa vie si régulière, si organisée qu'elle en perdait toute saveur.
– C'est cela, se dit-il, c'est tout le problème. Comment les autres font-ils pour supporter, et même se réjouir, de tant de fadeur ? Cette existence manque cruellement d'imprévu, de spontanéité. De liberté. De créativité, aussi.
Or, s'il se sentit si bien, le court moment que dura cette évasion spirituelle, c'est qu'il sut, enfin, se créer un univers, ailleurs, très loin. Il y flottait lentement et, partout, le regard bleu-pomme de Violassée le suivait, accompagnée de sa silhouette légère, si légère, presque aérienne... Et ses mouvements, fluides et délicats, sa grâce vaporeuse, céleste, sa voix comme un souffle de vent crépusculaire dans un matin calme et saupoudré de rosée étoilée...
– Tu en fais trop, beaucoup trop, sombre crétin ! lui aurait fait remarquer Kramoizy, en ricanant, s'il s'était trouvé dans les parages.
– Tu ne comprends pas... aurait répondu le sombre crétin. C'est que je l'aime. Tu n'as pas de sensibilité, toi...
– Dieu m'en garde ! aurait alors hurlé son ami, dans le but de se faire bien entendre du Dieu en question. Mais Kramoizy n'était pas dans les parages.
La porte du bureau de Sitron s'ouvrit brusquement, alla s'écraser contre le mur avec fracas, tirant notre jeune héros de ses rêveries saugrenues et ridicules parce qu'excessivement romantiques. Et, sous ses yeux médusés, son rêve se matérialisa.
Pour lire la suite, récupére la nouvelle-fiction neuve en entier, au format Word (170 Ko) ou au format PDF (225 Ko). Créative lecture...
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