Il nous reste le coeur
I

Sitron sourit. Il souriait toujours à la vue d'une jolie femme. Cette fois-ci, il dut même faire un effort pour ne pas exploser de rire tellement la jolie femme en question lui plaisait. Il évitait en effet les démonstrations d'hilarité exagérées, car il n'est guère convenable d'être hilare lorsqu'on est présenté à une femme. Surtout quand elle est jolie.
Le jeune homme, souhaitant faire bonne impression à l'occasion de cette première rencontre, fit même en sorte que son sourire ne se remarque pas (le sourire non forcé étant, c'est bien connu, une marque flagrante de mauvaise éducation). Pour cela, il suffit de ne pas sourire avec les lèvres. Les oreilles firent très bien l'affaire, présentant l'avantage d'être masquées par des mèches de cheveux mi-longs et jaune-citron.
– Sitron, lui dit Kramoizy, son ami et collègue de bureau, sur un ton amical et néanmoins bureaucratique, vois cette jolie femme que je te présente.
– Je la vois, répondit Sitron, le plus sérieusement possible, en prenant soin de rabattre discrètement quelques mèches sur ses oreilles.
– C'est Violassée, notre nouvelle chef.
Sitron prit un air légèrement perplexe le temps de se demander comment une aussi jolie femme pouvait porter un prénom aussi laid.
– La vie est pleine de paradoxes tous plus paradoxaux les uns que les autres, se dit-il. Et cela ne la rend que plus intéressante.
Puis, heureux d'avoir trouvé une réponse rationnelle à sa question existentielle, il remit son air de légère perplexité là où il l'avait pris, l'échangea contre un air profondément honoré, de circonstance, et se tourna vers Violassée. Il se mit à genoux et baisa les pieds de sa supérieure hiérarchique, comme il convient d'agir quand on souhaite faire bonne impression et assurer son avenir professionnel au sein de l'entreprise.

~ Lire la suite... ~