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L'Art, c'est ça !

     
 

Ce jour, j'étais assis, élément singulier de toute une classe de collège, à écouter mon ami jouer de la guitare et chanter. C'était magique ! Comme si les notes lancées avec talent dans les airs retombaient en faisant oublier les querelles, les clans, le contexte scolaire ; une poudre amnésiante à sélection positive... Même profs et élèves, toutes les séparations normales se trouvaient abolies dans une harmonie de joies ; rires, applaudissements et chants... Je me suis dit : « Voilà, l'Art c'est ça : l'harmonie, la joie ! Moi aussi, je veux jouer de la guitare et être Artiste ! »

 
     

     
 

Jouer avec le cœur... Cet autre jour, j'étais assis, la guitare à plat sur mes genoux, l'accord anormal, la position anormale. J'étais libre de m'exprimer sans aucune contrainte. Libre, y compris de faire n'importe quoi. Je créais, j'inventais, je produisais ma propre essence, j'imaginais... beaucoup, ... j'écoutais... peu, ... tant la valeur était mise dans la création elle-même. Mes doigts sur la touche du manche, horizontale plutôt que verticale, c'était beau !

Par contre, mon entourage familial écoutait lui, par la force de l'acharnement, et, bizarrement, ne se trouvait pas spécialement en harmonie joyeuse et chantante, comme l'Art aurait dû l'impliquer. Décidément, l'Art était décevant !

A moins que l'Art ce soit autre chose, à moins que ce ne soit ce sentiment intime d'harmonie avec mon instrument. « Ma guitare à la main, je n'ai peur de rien », je suis tout puissant. Je me suis alors dit : « Voilà, l'Art c'est ça ! La création, la production, l'expression libre, je suis Artiste ! Au diable l'harmonie avec les autres ! »

 
     

     
 

Cet autre jour, j'étais assis, devant ma chaîne haute fidélité, enchaîné au talent de mon guitariste préféré. Avec application, chacune de ses notes entrée par mes oreilles ressortait sous mes doigts ; une copie didactique. En phase délicieuse avec mon "guitar hero", nous ne faisions qu'un. Notre production artistique était identique et nos expressions mélodiques semblables... la sienne peut-être un peu plus égale que la mienne... peut-être beaucoup plus ? A bien y vérifier, ma guitare toute seule sonnait quand-même décidément de façon plutôt décevante.

L'Art l'était donc aussi, décevant ! Car ma liberté de copier, associée à ma technique très très libre, auraient dû me procurer logiquement les mêmes sensations que celles de l'écoute émue de cet artiste avéré.

A moins que l'Art ce soit autre chose, à moins que ce ne soit l'expression libre, d'accord, mais l'expression de soi, de ses tripes, sans copier, sans chercher à refaire, mais inventer pour de bon, créer pour de bon. Comment avais-je pu ne pas comprendre que la création ne pouvait qu'aller se chercher à l'intérieur, aucunement à l'extérieur ? Alors je me suis dit : « Voilà, l'Art c'est ça ! La composition, il faut composer, je vais être Artiste ! Au diable les "guitar heros" ! »

 
     

     
 

Cet autre jour, j'étais assis, la guitare épuisée de nos ébats créatifs. Quasiment ému de re-écouter ma composition, enregistrée juste comme il faut au bout de la 38ème prise. J'étais touché, ça marchait, l'Art n'était plus décevant. Il fallait maintenant absolument fixer cet Art là sur papier, pour l'avenir. C'est comme ça qu'on fait ! Apprendre le solfège, juste ce qu'il faut pour écrire cette invention, la graver dans le temps.

Tiens, c'est fou ça ! Ma mélodie pourtant absolument inédite restait cloîtrée du début à la fin dans la même gamme. Même pas un joli bémol ou un malicieux dièse. Quelle fadeur ! Voici donc une règle technique qu'on ne peut même pas regarder dans les yeux pour tenter de lui exprimer une quelconque blessure de l'Ego, qui semblait connaître à l'avance tout de ma création.

Que l'Art était donc décevant ! Tout ça pour une portée sans la moindre once d'originalité, qui, en cinq minutes et quelques coups de crayons, résume la première création d'une vie.

A moins que l'Art ce soit autre chose, à moins que ce ne soit la technique, la connaissance, l'expérience. Alors je me suis dit : « Voilà, l'Art c'est ça ! Expérimentons, connaissons, exerçons... Au diable la composition ! »

 
     

     
 

Application artistique... Cet autre jour, j'étais debout, les doigts et la guitare bien mis... technique oblige. Je savais aller vite, je savais le nom de mes accords, je savais le nom des techniques, je savais improviser, je savais les jeux qui me correspondaient et ceux qui ne me correspondaient pas, je savais cacher le médiator au creux de ma main lorsque le son désiré nécessitait le contact de la chair humaine plus que du plastique, je savais régler mon son, je connaissais le nom des effets, les différents types de guitare. J'étais expérimenté.

Mais je l'étais tout seul, loin de toute oreille émue. Que l'Art était décevant ! Qu'il était enfermant ! Qu'il était loin de l'humain ! Au moins quand je faisais n'importe quoi, j'incitais quelques cris maternels enragés bien humains : « Tu nous casses les oreilles !! ». Dorénavant, c'est devenu « supportable », voilà ! Supportable, mon Art est supportable et moi tout seul dedans !

A moins que l'Art ce soit autre chose, à moins que ce ne soit le partage, le lien avec d'autres musiciens, le groupe ! C'est ça : « Oui, l'Art ça devait être ça ! Un groupe, faisons un groupe d'Artistes ! Au diable l'expertise ! »

 
     

     
 

Cet autre jour, j'étais, moi et ma guitare, devant un chanteur, ami, une chanteuse, amie, entouré de musiciens, amis. A notre actif, un répertoire très motivant où pouvait s'exprimer l'élan Artistique de chacun. La fusion parfaite, le plaisir à son comble, la vie Artistique en pleine ébullition. De l'humain enlacé à de la musique, de la vraie, complète, riche...

Et ceci dans cette cave louée, assez raisonnablement pourrie, où la choriste venait rejoindre le groupe une fois l'espace débarrassé de ses plus gros cafards, et même parfois, les jours d'exception, d'un rat mort. C'est quand-même dur la vie d'Artiste. On le savait ! On savait ça et on savait notre talent, mais nous étions les seuls à le savoir.

Que l'Art était décevant ! Une telle magie, une telle beauté emprisonnées entre quatre murs ornés de boites d'œufs dont les propriétés insonorisantes représentent un des investissements matériels principaux de tout groupe des caves qui se respecte.

A moins que l'Art ce soit autre chose, à moins que ce ne soit le don de cet Art à un public, l'échange ainsi créé. De l'Art musical non écouté, est-ce de l'Art ? Alors je me suis dit : « Voilà, l'Art c'est ça ! Il faut nous décider à jouer en public, être de vrais Artistes ! Au diable la fusion ! »

 
     

     
 

Cet autre jour, j'étais donc debout avec ma guitare sur une petite scène, dans un des pubs qui offre quelques plaisirs sonores aux gens festifs de la Côte d'Azur. Le concert était bien entamé, c'était loin d'être notre premier. Le plaisir était bien réel et bien partagé, même si sans doute pas de la même manière par tous, entre musiciens et clients.

Quelques individus auditeurs étaient tout aussi entamés et deux d'entre eux rampaient devant moi au sol dans une espèce de danse inédite, probablement issue de la culture des vers de terre coupés en deux. Mais je dois le dire, cette découverte culturelle m'apparaissait alors beaucoup moins importante que l'inquiétude de voir cette culture rampante arracher soit un câble soit carrément l'appareil auquel il était attaché, appareil tout aussi coûteux qu'indispensable à une production sonore électrique moderne. C'était donc avec le pied que je tentais de repousser la danse envahissante... assez vainement... mon geste avait le malheur de s'intégrer parfaitement à cette culture là...

Que l'Art était donc sempiternellement décevant ! J'hésitais alors entre l'idée que je n'étais sans doute finalement pas un Artiste, tout simplement, et... et aucune autre idée... pourtant ç'aurait été bien agréable d'en avoir une...

A moins que l'Art ne puisse naître que derrière une barrière de métal et de vigils musclés... A priori, c'est bien le cas pour les Artistes professionnels... "Artistes professionnels"... Quelle association bizarre... que c'était dissonant... La seule idée que je trouvais alors fût : « Voilà, l'Art, je n'ai finalement aucune idée de ce que ça peut bien être... »

 
     

     
 

Solitude ou isolement ? Un choix ! Cet autre jour, j'étais assis dans ma chambre, identifié à une tristesse terrible, le coeur ne battant plus dans le présent mais pour l'espoir d'un futur comme nous nous le racontions incessamment avec cette femme que j'aimais tant, qui m'aimait tant... pendant qu'un odieux océan avait décidé de s'interposer entre nos corps. Les océans sont cruels parfois... Celui-ci, Atlantique, avait fait en sorte que jamais encore nous nous étions touchés autrement que par des mots derrières un écran ou derrière un téléphone. Notre futur était pourtant parfait, strictement parfait, servant en fait à oublier un présent tortueux et tortionnaire. Nous avions été au bout de toutes les possibilités humaines d'exprimer « je t'aime ».

Je m'étais coupé du monde... et, sans le savoir, de moi aussi... Sans pattes et sans cerveau, ma guitare n'avait pas trop eu d'autres choix que de rester dans ce monde virtuel avec moi. L'air de rien, j'imagine qu'elle était la seule chose restée attachée à mon être...

Avec cette femme, le besoin de nous lier de quelque façon que ce soit avait écrasé tous les autres besoins. C'est ce besoin, sans doute, qui pris la guitare ce jour là et, en quelques minutes, produisit une musique... Une qui disait « je t'aime », comme nous ne nous l'étions pas dit encore. Elle avait jailli, elle existait !

Dans un état second, je l'ai enregistrée, mise dans un format transférable par Internet et arriva le moment où j'appuyais sur le bouton, Elle en face, ensemble nous écoutions... J'entendis alors cette musique pour la première fois finalement, en même temps qu'Elle. C'était si beau et étrangement étranger... Etranger et en même temps la sensation fut terriblement intime, très personnelle, trop ; des bouts de moi partaient sur la ligne téléphonique. Mon corps qui perdait ses forces, j'ai pris peur aussi, j'ai cru alors que j'avais trop mis de moi dans la chanson, nous disions la « toune »... Comme si ma chair s'enfuyait vers Elle, laissant l'autre bout de moi en larmes, écroulé au sol...

A l'autre bout de l'océan, Elle était en larmes aussi, touchée bien plus concrètement que nos « je t'aime » habituels. Pendant les quelques secondes que durait la mélodie, nos sens avait pu se rejoindre dans un silence inondé de ces notes dont j'ignorais finalement la provenance, dont j'ignore toujours finalement la magie... Les mots manquaient, ils manquent encore maintenant...

Plus tard, remis de l'émotion et plus, je me suis dit que l'art n'était plus si décevant, peut-être un peu douloureux quand même... mais : « Voilà, l'art, c'est aussi ça ! L'amour ? A moins que ce ne soit autre chose... »

 
     

     
 

Je crois que, comme je n'enfermais plus l'art dans une définition, comme je savais désormais distinguer le langage de la réalité, je l'avais peut-être enfin un peu perçu, l'art... Comme je n'attendais plus rien de lui, comme il n'avait plus de majuscule, je m'étais donner la possibilité de le recevoir tel qu'il était, pas tel que je le voulais...

Une certaine malice m'indique que l'art et l'amour de l'autre se rejoignent dans cette leçon, d'ailleurs ils s'étaient rejoint pour la leçon. Être, juste être et permettre d'être...

Et s'il n'y avait pas d'Artistes ? Seulement des êtres humains plus ou moins libres d'être eux-mêmes ?

 
     

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