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Etre normal ou être Heureux,
une question de choix

     
 

Qui suis-je ? « Suis-je normal ? » est une question devenue existentielle. Comme quoi les mots sont capables d'une ironie féroce... La seule approche qui questionne réellement mon existence ne serait-elle pas plutôt : « Suis-je moi-même » ?

Dans les deux cas, la finalité visée est un certain bonheur, à défaut d'un Bonheur certain. Il me semble effectivement évident que ces questions entendent bien obtenir des réponses apportant quelque chose de cet ordre. Sinon quoi d'autre ?

Mais entre le bonheur "pourvu que je puisse rester peinard dans mon travail (ou ma famille)", que l'on n'appelle d'ailleurs pas forcément ainsi, et le bonheur "je veux vivre une vie absolument idéale", que l'on n'appelle d'ailleurs pas forcément ainsi non plus, il y a un éventail quasi infini de notions différentes de bonheurs (que l'on n'appelle d'ailleurs pas forcément ainsi).

Alors, qu'est-ce que j'évoque précisément quand j'écris "Heureux" ou "Bonheur"  ? Voilà une question qui, puisque je sais y répondre, me paraît raisonnable.

 
     

     
 

Le dictionnaire est ton ami

Il est peut-être normal de commencer avec l'épithète "normal". Faisons ainsi ! Et si d'aventure tu ne te sentais pas à l'aise au sein du groupe "nous" que je viens de créer à l'instant, sache qu'en tant que mots écrits par mon auteur dans un autre temps, je ne peux maintenant rien te proposer de mieux que de la poursuivre ailleurs, ton aventure. Que tu choisisses de continuer à lire ou de continuer autre chose, merci dans tous les cas d'avoir posé un sens humain jusqu'ici. Ce geste, comme tout geste, aura inévitablement des conséquences ; tu as changé plusieurs détails du monde, en toi et dehors.

Petit Robert définit le sens courant de l'adjectif comme « ce qui est conforme au type le plus fréquent, qui se produit selon l'habitude ». La "normale", en tant que nom commun, est définie comme « la moyenne ». Ainsi et rigoureusement, "être normal" n'a strictement rien de positif en soi, contrairement à l'idée reçue, souvent reçue. L'expression ne représente aucun avantage objectif, elle indique même plutôt quelque chose de... très moyen. "Etre normal", c'est tout bêtement être selon la majorité au mieux, ou même selon la moyenne seulement. Le terme n'implique aucune valeur particulière, aucune "morale universelle" (sic), aucune réflexion de fond sur "comment être" et, bien sûr, aucune garantie de bonheur, aussi petit soit-il. Il n'implique que le fait de copier sur le voisin, la seule activité évoluée dans le processus étant de choisir un voisin pas trop anormal, justement. N'est-il pas amusant de constater que ce petit mot là, "Normal", ait su pousser son vice manipulateur jusqu'à modifier sa propre signification normale qui n'a aujourd'hui plus rien à voir avec sa signification d'origine ? Il y a de ces malins !

Le but de la manipulation, à la fois consciente et inconsciente, volontaire et involontaire, est affiché un peu partout sur les murs, les magazines et les écrans : avoir la réussite, avoir le bonheur. Et cette fois, il semblerait qu'il n'y ait qu'une réussite, qu'un bonheur. A écouter les lieux communs, notre société, bien que n'étant absolument pas totalitaire (ça se saurait), n'accepterait qu'une seule façon d'y vivre : La Norme. « C'est comme ça !® ». Le message implicite devient alors : « Si tu es normal, toutes les richesses que procurent la société sont à ta portée. Si t'es anormal, attention, tu te marginalises, tu pourrais même finir clocha... heu... SDF ». Là du coup (sous le coup ?), je comprends bien pourquoi il devient tellement existentiel de me demander si vraiment je suis "normal". Ce bonheur là en dépend, c'est indéniable ! Et sans vouloir manquer de respect à ceux qui tiennent à ce concept, je voudrais ajouter que, personnellement, je l'appelle plutôt « la normose » ; une maladie de la pensée humaine qui, à mon sens, fait de terribles ravages...

 
     
     
 

Si tu te sens toujours à l'aise dans notre groupe, continuons maintenant avec le mot "bonheur". Petit Robert définit qu'il s'agit de « l'état de la conscience pleinement satisfaite ». Tiens, il ne s'agit donc en rien de normes, de voisins, de satisfaction matérielle, ni de quoique ce soit d'extérieur à ma personne, il s'agit de satisfaction de ma conscience, le plus intérieur de l'intérieur de moi-même (oublions l'inconscient pour cette formulation, et puis c'est son statut naturel que d'être oublié). Ainsi donc, un bonheur ne dépendrait pas d'avoir quoique ce soit en rapport avec les normes de la société, mais d'être tout simplement conforme à soi ; ce qui, à priori, est le seul moyen de satisfaire la conscience de soi et du reste. En effet, si j'ai une conscience particulière, comment pourrait-elle se satisfaire de notions générales ?

 
     

     
 

Etre ou Avoir ?

Sérénité... J'ai un réflexe : j'ai plus tendance à accorder du crédit aux gens heureux qui me parlent du bonheur, plutôt qu'aux gens aigris qui, plein d'expériences ou pas, ne savent qu'expliquer leur propre incapacité au bonheur (que je n'imagine pas définitive). Exactement comme j'aurais bien du mal à confier la construction de ma maison à un individu qui fit la sienne tombant en ruine.

Ceci dit, il reste intéressant d'écouter ce type de récit pour constater que les arguments sont, en général, liés (solidement liés) à l'extérieur, à décrire combien le monde est cruel, pourri et égoïste (les épithètes peuvent être plus expressives). L'ensemble souvent rempli de généralisations et autres amalgames. C'est bien connu : « Les autres, c'est l'enfer ! ». A en croire ces propos, savoir vivre Heureux est une attitude naïve (là aussi les qualificatifs peuvent être plus colorés) qui se résume à ne pas avoir assez souffert dans la vie (y en aurait-il une seule pour tous ?) et ceux-là sauront expliquer ou faire comprendre aisément combien eux, pauvres eux, ont souffert et ont ainsi atteint la dose prescrite ; celle qui permet de voir la cruelle réalité, cette dernière se limitant, bien entendu, à leur propre vie (devenue la vie) et aux informations de haute fidélité dispensées par la presse libre (qui dispense donc de s'informer par soi-même).

En fait, je n'en doute pas et suis même tout à fait d'accord avec cette interprétation, mais il s'agit là d'un bonheur bien particulier, entièrement dépendant de l'extérieur. Il s'agit de ce "bonheur mirage" bien normal et précisément clamé par tous les pouvoirs de notre société, petits ou grands. Or le Bonheur que je souhaite évoquer ici, non seulement il aura une majuscule pour être reconnu, mais, surtout, il est intérieur et ne dépend que de soi. Que le monde soit merveilleux ou infect n'y change rien ! L'argument global s'écroule : « Boum ! ».

Un qui a une bouille à priori heureuse est le Dalaï Lama... Conformément au réflexe exposé ci-dessus, lisons un de ses propos : « Le bonheur se distingue du plaisir : ce dernier n'est pas lié au sentiment de l'existence, on ne s'y oublie pas en tant qu'être singulier ».

 
     
     
 

Plaisirs, satisfactions, joies, ...etc peuvent effectivement se distinguer du Bonheur. Les premiers, et il ne s'agit pas de nier leur nature agréable et encore moins de se refuser à les vivre, n'ont, pour autant, rien à voir avec le dernier. Cette réalité existe au-delà des mots ! Elle permet, pour commencer, de considérer (peut-être à défaut de le vivre) un Bonheur un peu plus entier et réaliste que le bonheur béat, matériel et égoïste qui sert de mirage destiné à contrôler ceux qui y croient, ou n'y croient pas (c'est une croyance dans les deux cas). Accessoirement, ça permet aussi de s'affranchir réellement ; car ce bonheur normal (et normatif), exposé comme un produit, dépend de l'"avoir" et c'est là le but : rendre ceux qui y croient, dépendants. Il se trouve, en effet, qu'"avoir", ça coûte...

Ainsi, il ne s'agit pas de croire, et à commencer par ce que j'écris, il s'agit de savoir. Et pour ceci, d'en avoir fait l'expérience, de l'avoir vécu. Un savoir véritable est personnel et s'obtient d'une expérience personnelle concrète.

Etre, voilà du gratos ! Voilà qui satisfera la conscience, voilà une notion pour le moins en rapport direct avec le « sentiment de l'existence dans lequel on peut s'oublier en tant qu'être singulier ». Particulier. Personnel. Individuel. Oui parce que voilà surtout une évidence fondamentale qui est pourtant souvent éludée : Chacun trouve son propre Bonheur, différent de celui des autres. A mon sens, il n'existe pas de bonheur normal, mais autant de Bonheurs particuliers que d'êtres humains. La norme force, par définition, à un individu unique, commun. C'est, encore une fois, plus facile à manipuler. Etre, implique pour chacun d'être soi, juste soi, ce soi, par définition, différent de tous les autres.

Qui peut sérieusement nier la sérénité que donne la capacité d'être vraiment soi-même, sans avoir à se soucier de la norme ? Qui peut sérieusement nier le mal être profond que cause la résignation de soi, afin de conformer son attitude à une norme différente de ce que l'on souhaiterait ?

Alors, c'est vrai, il y a aussi plusieurs compensations à être normal ; je peux accumuler tout un tas de biens en faisant comme le commercial dit, comme le patron dit, ou les politiques ou mes voisins... etc. C'est à ne pas négliger, mais je sais alors également que j'y perds mon Bonheur au sens de la satisfaction de ma conscience. Etre normal ou être Heureux, c'est une question de choix ! Par contre, être Heureux n'a jamais empêché de disposer de biens, ceux que je désire réellement.

 
     

     
 

Un Bonheur personnel intérieur et fondamental

Un Bonheur qui coule de sources... Bien sûr, être, ça n'est pas qu'être joyeux. Selon les circonstances, je peux aussi être triste, en colère, ressentir une peur. Pour chaque sentiment humain, il y a de nombreuses façons de les vivre. Certaines me détruisent plus ou moins, d'autres me construisent plus ou moins. Si je vis un sentiment selon une référence normale, commune, donc par définition extérieure à moi (sauf si j'ai beaucoup de chance, mais ça n'est pas reproductible), j'ai là tous les risques de ne rien comprendre, ne rien intégrer, ne pas me sentir à ma place, me rebeller contre mon émotion ou m'y soumettre, et, en résultat, m'abîmer ou me détruire. Si je vis un sentiment selon qui je suis entièrement, je peux en apprendre la signification profonde et m'en servir ensuite pour me construire. Alors, je ne deviens pas mon émotion, enfermé dedans, je suis moi-même, libre, vivant une expérience significative.

Ainsi, oui, ce Bonheur c'est aussi savoir vivre toutes les émotions au mieux. Si la joie n'est pas toujours au rendez-vous, la sérénité l'est ; un sentiment profond que je ne saurais exprimer autrement que comme un sentiment de Bonheur. Le vivre est plus facile qu'en parler. Tout sentiment vécu de façon constructive apporte une chaleur intérieure, une conviction intime que je suis sur ma bonne voie et que les événements extérieurs, aussi difficiles soient-ils, non seulement n'atteignent pas mon être, mais, au contraire, participent à me construire et me comprendre. Peut-être même ont-ils une signification révélatrice... Nous sommes loin du bonheur gnangnan, ridicule de béatitude et méprisable d'égoïsme.

Avoir, c'est être dépendant des événements extérieurs. Etre, c'est être indépendant, être libre. De quoi aurait l'air le Bonheur, cette sorte d'état suprême, s'il s'écroulait au moindre événement douloureux ? Le moins que je sois en droit d'attendre d'un vrai Bonheur est sa stabilité. Ca tombe bien, c'est le cas ; "être" est toujours à ma disposition, dans toutes les circonstances ! Mieux : l'être se découvre dans les circonstances !

Pour autant, ça n'est pas facile. Qui peut prétendre être toujours lui-même, en toutes occasions ? La norme veille et fait une pression énorme pour empêcher d'exister avec des repères personnels. Ceci dit, "comment être soi-même de son mieux" n'est pas le propos du présent texte. Sois sûr cependant, que ça s'apprend, comme pour tout. C'est un domaine dans lequel on peut s'améliorer, toujours plus. L'être est infini et en constant changement.

 
     
     
 

Une question reste : A quoi sert ce Bonheur là s'il inclut des sentiments négatifs ? Si c'est pour vivre la même chose Heureux ou pas heureux, à quoi bon ?

Ma première réponse réside dans le fait que, négatif ou positif, tout sentiment vécu de façon destructive (ce qui peut aussi concerner les joies) n'a plus rien de commun avec un sentiment vécu de façon constructive. J'espère avoir déjà exposé pourquoi et à quel point un peu plus haut (à moins que tu ne lises à l'envers).

C'est déjà un énorme avantage, mais ça n'est pas mon préféré ; surtout, ce Bonheur est fondamental. Ce qui signifie qu'il n'est pas la conséquence de mes actions, quelque chose que j'obtiens à la suite d'un processus, il n'est pas une récompense derrière laquelle je cours vainement toute ma vie. Au contraire, ce Bonheur est la cause de mes actions, il existe en phase exacte avec ma capacité d'être. Ainsi je n'agis pas pour être Heureux, c'est parce que je suis Heureux que j'agis. Etre, être vraiment, il est là le Bonheur ! Etre, c'est actif, c'est agir, c'est faire exister mon individualité dans les réalités qui se présentent. Ce Bonheur est ancré dans le présent, dans l'existence même. Toute tentative de fixer le bonheur dans le futur, comme un accomplissement, un résultat, un but, est vaine ! Elle peut conduire à des joies, du plaisir, des satisfactions relativement superficielles, mais pas au Bonheur évoqué ici qui, j'insiste, n'est pas la conséquence de mes actions, mais leur cause. Ce Bonheur me fait agir selon certains principes et pas d'autres, et ces principes, guidés par mes sentiments et sensations, sont précisément le fondement de ma conscience propre. En ça, ce Bonheur est fondamental. Etre Heureux, ça n'est pas jouer avec les normes de la société pour placer ma personne dans une réussite fantasmée et décidée par d'autres, c'est faire exister mon individualité dans la société.

Ce à quoi cette approche conduit est inimaginable, particulier à chacun. C'est une découverte permanente, un espace ouvert, une liberté réelle. Au contraire, la norme présente, comme une carotte, une récompense que tout le monde connaît et que tout le monde fixe pendant qu'il loupe l'essentiel : être libre, être indépendant, être soi.

 
     

     
 

Une société respectueuse de l'individu

Lumière et transparence... Il reste qu'il peut sembler plus facile d'être normal que d'être Heureux. Et, sans sombrer dans la paranoïa, rapidement et sereinement je peux constater l'intérêt que beaucoup de pouvoirs ont à pousser à la normalité. C'est tout simplement un cercle vicieux ; plus la norme est représentée, plus elle est puissante, et plus cette pression rend l'émancipation difficile.

Ainsi, une des grandes difficultés faisant obstacle au Bonheur est donc la gestion de cette pression sociale. De là à imaginer des sociétés différentes, indépendantes, basées sur le respect des individus plutôt que sur une morale normative, il n'y a qu'un pas. Un pas que chacun est libre de franchir ou pas. Par définition, simplement, par définition, moins il y aura de gens normaux et moins la norme aura de sens. Ce repère majoritaire ne saurait exister s'il devient minoritaire. Ainsi, s'il est vrai qu'il peut paraître difficile d'être Heureux, c'est cependant simple. Et pour changer la société vers plus de Bonheur, c'est donc tout aussi simple : il suffit d'être Heureux. J'ai fait mon choix !

 
     

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